La contraception masculine et les mauviettes

pills-1354782_960_720Arrêtez tout !!! On a enfin découvert une contraception masculine efficace. Oui mais il y a un hic. Son développement a été abandonné à cause des effets indésirables. Ces messieurs ne supporteraient pas les dépressions et l’acné. Les pauvres choupinous. La pilule contraceptive féminine peut produire ces effets indésirables et elle est sur le marché, elle. Alors arrêtez de faire vos chochottes et relancer le développement de ce médicament miracle pour qu’enfin le fardeau de la contraception soit partagé entre hommes et femmes. Voilà en résumé l’histoire qui est présentée depuis 3 jours dans les médias et sur les réseaux sociaux. Sauf que la réalité n’a ABSOLUMENT RIEN A VOIR avec cette fable. Un billet sous forme de questions-réponses pour mettre les choses au point.

Qui étaient les sponsors de l’étude ?
L’étude a été financé conjointement par l’OMS et une Organisation non Gouvernementale (ONG) spécialisée dans la recherche sur la contraception (le CONRAD). Et non pas l’université d’Edimbourg comme le dit le Figaro.

Quand a eu lieu l’étude ?
La date de recrutement des patients pour cette étude a été fixée à janvier 2008 (source ici). En 2011, la décision est prise d’arrêter prématurément l’étude pour des raisons de sécurité.

Qui a pris la décision d’arrêter l’étude ?
Un groupe indépendant d’experts a évalué les données de sécurité et a pris la décision d’arrêter l’essai car les risques dépassaient le bénéfice de la contraception. La constitution de ce groupe d’experts indépendants est une recommandation de bonnes pratiques cliniques

Pourquoi parle-t-on maintenant de cette étude sur la contraception ?
Cette étude fait l’actualité car, 5 ans après, les résultats de l’étude cliniques sont (enfin) publiés  dans le JCEM, un journal scientifique.

Que contient ce contraceptif masculin ?
Elle contient 1000 mg de testostérone et 200 mg de norethisterone (un progrestatif de synthèse).

Cette contraception masculine est-elle hautement efficace comme la pilule ou le DIU?
Non, elle ne l’est pas. Pour être qualifiée de méthode hautement efficace, le taux d’échec en utilisation correcte doit être inférieur à 1%. Moins de 1 grossesse chez 100 femmes utilisant la contraception pendant 1 an (source Guideline ICH). On parle aussi d’indice de Pearl.
Par exemple, l’indice de Pearl de la pilule contraceptive est de 0,3.
Celui du préservatif est de 2.
Et pour cette contraception masculine ? L’indice de Pearl a été calculé à 2,18. Soit une contraception moins efficace que le préservatif.

Donc non Le Figaro, on ne peut pas dire ça :

Cette contraception est-elle réversible ?
Globalement oui. Mais les données n’invitent pas à l’euphorie. Après un an, environ 95% des patients ont récupéré leur fertilité. Mais 5% des hommes ne l’ont récupéré qu’après. Un participant était toujours infertile 4 ans après. 1 sur 266, c’est assez pour s’inquiéter et rechercher toutes les informations sur ce cas avant d’envisager une AMM.

Un effet indésirable sans sa fréquence ne veut rien dire
Argument massue dans les médias : la pilule contraceptive a les mêmes effets indésirables que la contraception masculine. Alors franchement Messieurs, vous êtes des mauviettes !

Bon déjà, c’est faux. La liste n’est pas la même. Mais en plus, s’arrêter sur la liste des effets indésirables sans regarder leur sévérité ou leur gravité n’a aucun sens.
Par exemple, en oncologie, on va classer la sévérité des effets indésirables par grade.
Par exemple, si je vous dis qu’un médicament provoque des nausées, comment le classeriez-vous ? Bénins ? grave ?
Et bien sans les critères de sévérité ç’est impossible à dire. Ainsi en oncologie on retrouve des nausées avec des grades 4 (vie en danger) et grade 5 (mort du patient).
Et en plus, on doit tenir compte de la fréquence. Un effet indésirable qui survient chez une personne sur 10 000 ne sera pas évalué de la même manière qu’un effet qui survient chez 20% des patients.

Quelles sont les effets indésirables de cette contraception masculine ? Et celle de la pilule contraceptive ?
L’article publié dans le JECM fournit un tableau récapitulatif des effets indésirables.
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Je sais que c’est méthodologiquement critiquable de comparer la fréquence des effets indésirables de 2 essais cliniques mais vu qu’on ne peut pas faire d’essai comparatif, je saute le pas. Prenons la pilule Yaz pour nous faire une idée.

46% des hommes ont eu de l’acné. Ouais, mais c’est que de l’acné, non ? On se demande bien pourquoi tant d’adolescents recourent à des traitements contre l’acné si ce n’est pas bien grave. Et avec Yaz ? Moins de 1% des femmes auront de l’acné avec cette pilule.

4,1 % des patients ont eu une baisse de la libido. Là encore, vous allez me dire : mais cet effet existe avec la pilule contraceptive. C’est vrai. Mais avec la pilule Yaz, là aussi, c’est moins de 1% des utilisatrices. Et Yaz ne provoque pas d’augmentation de la libido. Contrairement à la contraception masculine qui a affecté 38,1% des hommes. Et oubliez vos grivoiseries, ce n’est pas une bonne nouvelle.

Et pour la dépression ? Idem. 2,8% avec la contraception masculine, moins de 1% pour Yaz. Et d’une manière générale, les effets sur l’humeur sont plus importants que ceux de Yaz.

Et 2 effets indésirables attirent mon attention : l’agression (1,9%) et l’hostilité (3,8%). Associés à une augmentation de la libido, ces effets et de telles fréquences me semblent suffisamment sérieux pour réfléchir à 2 fois avant de mettre un tel médicament sur le marché. Sinon, j’imagine très bien l’excuse « médicale » pour justifier de futures agressions. Ce n’est pas moi, c’est mon médicament!

Et je vous passe la gynécomastie qui a concerné 5,6% des hommes. Qui n’a jamais rêvé de ressembler à Robert Paulson ?
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Là encore, l’augmentation du volume mammaire est inférieur à 1% avec Yaz.

Quelle conclusion à cela ? On ne peut tout simplement pas dire que cette contraception masculine a moins d’effets, les mêmes effets ou autant d’effets qu’une pilule. Et croire qu’on a arrêté un essai clinique car les hommes seraient des « mauviettes » est tout simplement ridicule.

Des informations biaisées
L’article de CNN est une illustration de la désinformation et de la précipitation à vouloir trouver une raison sexiste pour justifier l’arrêt de l’essai clinique.

Elisabeth Lloyds, professeur de biologie et adjointe au professeur de…philosophie de l’université d’Indiana, fait cette « brillante » citation sur la base, dit-elle, d’un article publié dans une revue très sérieuse, le JAMA Psychiatry.
Vous vous rendez compte ? On arrête l’essai clinique pour 3% d’hommes dépressifs alors que 20 à 30% des femmes sont dépressives avec leur pilule contraceptive. Vous le voyez le sexisme ?

Sauf que Mme Lloyds a lu l’article du Jama un peu vite. Non mais sérieusement, 20 à 30% de femmes sous pilule deviendraient dépressives ? Comment peut-on sortir une telle énormité ? Mme Lloyds a confondu une augmentation du risque de 20% avec le nombre de personnes dépressives. Par exemple, si dans votre population non utilisatrice, le nombre de dépressif est de 1%, un sur-risque de 20 à 30% amènera ce nombre à 1,2-1,3% des utilisatrices. Pas à 30% des utilisatrices. Et soit-dit en passant, 30% de femmes dépressives justifierait le retrait immédiat du médicament !

Le lendemain, CNN publiera une mise à jour de son article avec cette mention
« Correction: A previous version of this story included incorrect information about the percentage of women who experience depression while taking birth control. »

Non !!! Sans blague ? Sauf que le mal est fait et l’information a été rapidement et largement diffusée.

Les labos n’en veulent pas, y’a pas de marché !
Quel non-sens ! La population cible serait : « tout homme de plus de 15 ans ». On parle, rien qu’en France de plus de 20 millions de personnes. Et il n’y aurait pas de marché ? Le Viagra est un plus petit marché. Et c’est un sacré marché.

Pour obtenir une AMM, une contraception masculine devra avoir un meilleur profil de sécurité que la pilule contraceptive
Si un jour une contraception masculine arrive sur le bureau de l’Agence Européenne du Médicament, le médicament devra présenter un meilleur profil de sécurité que celui de la pilule. Là encore, ce n’est pas une question de sexisme mais de balance bénéfice-risque.

Prenons par exemple le risque de caillots dans le sang. On sait que la pilule contraceptive augmente le risque des femmes à développer des caillots de sang chez les utilisatrices de pilules. Sauf que la pilule est utilisée pour leur éviter des « risques » individuels :  tous les effets indésirables inhérents à une grossesse. Parmi ces effets on retrouve le risque de caillots. Et ce risque est largement supérieur pour les femmes enceintes (ou en suite de couche) que pour les femmes sous pilule.

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Durant l’évaluation du profil de risque d’une pilule, l’Agence intègre tous les risques de la grossesse. Forcément, l’évaluation ne sera pas la même pour une contraception masculine puisque l’utilisateur n’encoure pas les risques physiologique d’une grossesse.

Les nombreux appels demandant aux hommes d’accepter les effets indésirables de cette contraception masculine au nom de l’égalité hommes-femmes sont assez inquiétants. Et pourquoi ne pas supprimer carrément les autorisations de mise sur le marché et les Agences du Médicament tant qu’on y est ?

Un médicament doit avoir une balance bénéfice-risque positive pour obtenir une AMM. Demander aux autorités d’outrepasser les critères de sécurités élémentaires en méprisant en plus des patients, hommes ou femmes, au titre qu’ils ne supporteraient pas des effets indésirables, n’est vraiment pas souhaitable.

Aujourd’hui, il existe une contraception masculine efficace et avec un bon rapport bénéfice-risque : la vasectomie. Mais elle n’est pas réversible. Toutefois, cela pourrait changer dans le futur.

 

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13 réflexions sur “La contraception masculine et les mauviettes

  1. @JeanBanane dit :

    Brillante analyse, qui contrairement à la plupart des « pavés dans la mare » journalistique, cite des sources (fiables en plus).
    La remise dans le contexte d’évaluation du rapport bénéfice/risque par rapport aux molécules sur le marché n’a bizarrement jamais été utilisé comme argument ! alors bien joué !

    L’information est devenue un bien de consommation comme un autre, où comme pour les produits, les gens s’intéressent aux scandales ou ce qui fait réagir, plutôt que de regarder attentivement l’étiquette….vous savez, ce qui est écrit en tout petit… 🙂
    Donc non au sensationnel, et oui au censé!

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  2. docteurdu16 dit :

    Bonjour,
    Je ne répondrai pas au nombre de thrombophlébites chez une femme enceinte ou non prenant une contraception hormonale, c’est tellement extravagant et je l’ai déjà fait.
    Je voulais dire ceci : la contraception masculine non définitive est une formidable régression pour les femmes. La contraception féminine, au delà des réserves anthropomédicosociologiques que j’ai aussi déjà exprimées ailleurs, est un espace de liberté pour la femme. Elle fait ce qu’elle veut, elle ne s’occupe pas de son partenaire. Alors que dans le cas de la contraception masculine, et je ne doute pas que l’indice de Pearl ne sera pas très fameux en raison d’une possible non observance de l’homme qui, après tout, n’aura pas à avorter, la femme revient à la case dépendance et aux désirs/refoulements de l’homme. Par ailleurs, et au delà de la protection contre les IST, c’est un hymne à la fidélité et un mauvais combat (moral) contre le multipartenariat.
    C’est donc une bonne chose en théorie (et très morale) que de faire participer l’homme à la contraception (mais je rappelle historiquement que la contraception a commencé en France, premier pays d’Europe à entamer la transition démographique, vers 1750 dans la basse vallée de la Seine, et c’était un choix de couple) mais c’est un mauvais cup porté à la libre sexualité féminine.
    Bonne journée.

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    • synsei dit :

      L’existence d’une pilule masculine n’empêche pas le femme de prendre sa pilule, elle n’enlève rien à la liberté de la femme si ce n’est la possibilité d’une grossesse contre le gré de l’homme ou à son insu.

      Aimé par 1 personne

  3. Anonyme dit :

    Bonjour, très bon article remettant les choses à leur place. Cependant je voudrais soulever quelques petits points.
    Pourquoi voit-on marqué « site injection pain » dans le tableau présentant les effets indésirables de la pilule contraceptive masculine ?
    De + comparer les effets indésirables entre la pilule yaz qui est une pilule de 4ème génération ayant un effet anti-acnéique (non prescrite en 1ère intention du fait du surrisque de phlébite) avec le taux d’acné dans l’échantillon (sans savoir si cela est réellement dû à la pilule) cela me semble un peu biaisé tout de même ?

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    • synsei dit :

      Site injection pain, probablement parce qu’elle était injectée et non sous forme de pilule. Acné : Les essais cliniques comparent les groupes testés avec un groupe témoin ou avec les antécédents des sujets testés.

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  4. Orso. dit :

    Franchement, merci. Ton article ouvre les yeux, il est super bien construit, tout ça tout ça ! Et ça permet de combattre les préjugés infondés sur le « hommes-mauviettes »… Parce que franchement ça m’énerve qu’on reproche aux hommes leur machisme en sautant sur l’occasion en faisant pareil avec des pensées pseudo féministes.
    Bref, merci bien !

    Aimé par 1 personne

  5. Anonyme dit :

    J’aurais aimé une comparaison avec les début de la pilule féminine, dans les années 60…
    Je ne serais pas étonné d’apprendre que les mêmes effets existaient et que ceux-ci n’ont pas empêché la vente des premières pilules…
    Quoi qu’il en soit, comprendre que la contraception masculine en est à ses balbutiements est assez décourageant et suffit à énerver !
    Jérôme

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    • La Coupe d'Hygie dit :

      Merci pour ce commentaire. Les règles éthiques dans les années 60 n’avaient rien à voir avec celles en vigueur aujourd’hui. Je vous invite à parcourir l’histoire de la thalidomide. Les recherches sur la contraception masculine ne viennent pas juste de commencer. Des recherches sont faites depuis 30 ans. A chaque fois, cela a fini par un échec. Je ne comprends donc pas bien l’énervement.

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    • La Coupe d'Hygie dit :

      Cet article parle également d’un sur-risque de 20 à 30%. Donc non, on ne peut pas dire que 20 à 30% des femmes deviennent dépressives à cause de la pilule. Vous faites la même erreur d’interprétation.

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