Deuxième avis : Quand Docteur House fait du diagnostic sur Internet

Docteur House, Saison 6 épisode 3. Un patient donne du fil à retordre à l’équipe du Dr. Foreman en postant son dossier médical sur Internet pour obtenir systématiquement un 2e avis. Gregory House a quitté temporairement l’équipe mais ne pourra s’empêcher en toute fin d’épisode de donner son diagnostic sur le Net sans jamais avoir vu le patient. Uniquement sur la base du dossier médical. Ces diagnostics en ligne sont une réalité aux Etats-Unis depuis quelques années déjà. 5 ans après la diffusion de cet épisode, le concept traverse l’Atlantique et devient en France le site internet deuxièmeavis.fr. Depuis le 1er décembre, ce site propose  aux patients ou aux professionnels de santé d’avoir un accès à l’avis des Docteurs House français : les Docteurs Lamaison.  Mais son lancement commence avec une polémique sur les réseaux sociaux (et désormais au delà).  Et comme nous allons le voir, quand il s’agit d’un autre avis, la série Docteur House n’est jamais très loin.

Le site Deuxième Avis, kezako ?
hugh-laurie-house-4Comme son nom l’indique, ce site propose de fournir un deuxième avis médical. Un patient à qui l’on vient de diagnostiquer une maladie grave ou rare peut solliciter un médecin reconnu dans son domaine et lui transmettre son dossier medical pour avoir un autre avis.  Le patient recevra alors une réponse à ses questions dans un délai de 2 à 7 jours. Souvenez vous du tableau blanc où Gregory House liste tous les éléments du dossier médical du patient pour établir des diagnostics. Plusieurs des médecins de l’équipe (et House lui même) n’ont pas fait d’examens cliniques, n’ont pas vu le patient et ne se prononcent que sur la base des tests et examens réalisés par d’autres pour proposer des hypothèses de  diagnostic et/ou des traitements.

Pour bénéficier de ce service, le patient devra s’acquitter de la somme de 295 euros. Ce prix élevé fait polémique. Les anti brandiront immédiatement le prix de la consultation chez un médecin généraliste (23 euros) pour dénoncer ce qu.ils considerent comme un excès.
De plus, bien que soutenu par de grands noms de la médecine française (voir la composition du conseil scientifique ici), le site a été crée par 3 anciennes d’HEC.  Il n’en faut pas plus à certains pour hurler à la marchandisation capitaliste de la médecine.

Enfin, au sein du conseil scientifique, on trouve aussi la vice présidente du CISS (Collectif d’associations de patients). En plus du prix et du CV des créatrices, cette présence nourrit également la polémique.

Et pourtant, les questions importantes sont ailleurs.

Peut-on comparer le service proposé par deuxièmeavis.fr à une consultation chez un médecin généraliste ?
Non et c’est prendre les patients pour des imbéciles que de penser qu’ils dépenseraient 295 euros pour un problème qui relèverait des compétences de leur médecin généraliste. Je ne remets ni en cause les grandes compétences des médecins généralistes ni leur dévouement à leur patient. Mais, les pathologies lourdes et/ou rares dont on parle ici relèvent de la médecine spécialisée. Et les conditions d’éligibilité pour être recruté comme médecin consultant sont au-delà du « simple » spécialiste. Comparer la prestation de ce site à celle d’un médecin généraliste secteur 1 n’a aucun sens.

Combien seriez-vous prêt à payer pour avoir accès au Docteur House en moins de 7 jours ?
housefeb8_E_20100208223320Car le modèle économique de ce site repose uniquement sur cette question. Revenons à notre série. Saison 6 toujours, épisode 14 cette fois. Le Dr. Cuddy, directrice d’hôpital, négocie avec une assurance privée les clauses du contrat les liant. Pour appuyer sa négociation, Cuddy met en avant le service du Docteur House. En effet, l’accès à un medecin réputé et à ses diagnositics peut représenter un véritable atout pour une assurance privée et l’aider à attirer de nouveaux clients. Tout comme  le Dr. Cuddy, le site a bien compris que les patients (et les assurances privées) sont prêts à payer l’accès à des « références » dans leur domaine.

Quel serait le coût de la consultation du même expert à son cabinet (ou à l’hôpital) ?
Exhumons un article du Monde de 2012 qui évoquait les prix les plus élevés des consultations en France dans le milieu hospitalier et dans le milieu libéral (voir ici). L’article mentionne les consultations à 220 euros du Pr. Gérard Amarenco (chef du service de neuro-urologie à l’hôpital Tenon), celles du cancérologue David Khayat à 500 euros ou celle à 180 euros d’Antoine Brezin (chef du service d’ophtalmologie à l’hôpital Cochin), à Paris. On peut dire que le prix de la prestation de deuxiemeavis.fr se place dans une échelle de prix similaire à ces consultations. Car oui, en France, l’accès à un grand spécialiste qui pratique des dépassements d’honaires (secteur 2) peut facilement atteindre ou dépasser le tarif de deuxiemeavis.fr.

Si deuxiemeavis.fr respecte son engagement de donner accès rapidement à des experts réputés, le tarif n’a donc rien d’excessif (compte tenu des pratiques existantes) dès lors que l’on compare au secteur 2. Par contre, si on compare à un spécialiste en secteur 1 qui répondrait aux mêmes critères, ce tarif devient plus dérangeant.

Pourriez-vous avoir un RDV (et sous combien de temps) avec un médecin expert pour un 2e avis ?
Admettons : vous avez trouvé un spécialiste reconnu dans le domaine de votre pathologie. En plus, par chance il ne pratique pas de dépassement d’honoraire (secteur 1). Vous avez votre dossier médical et souhaitez obtenir un 2e avis. La probabilité de trouver un 2e spécialiste en secteur 1 à compétence égale à proximité du premier peut s’avérer très complexe si vous n’êtes pas dans une très grande agglomération. Espérer en plus obtenir un RDV sous 2 à 7 jours avec ce spécialiste relève de l’impossible.

La-serie-Dr-House-sauve-un-patient-dans-la-vie-reelleEt j’en reviens à nouveau à mon Docteur House qui à chaque épisode de la série décide selon le dossier médical s’il souhaite ou non traiter le cas. En France, pas besoin d’aller jusqu’au Docteur House. Essayer déjà d’obtenir un RDV chez un ophtamologue ou un gynécologue de ville. Des délais de 6 à 9 mois deviennent une habitude quand certains refusent carrément tout nouveau patient. Ce site internet devient donc un véritable « coupe-fil » pour avoir accès à l’avis d’un des docteurs House français (les Docteurs Lamaison).

Comment avoir accès au Docteur Lamaison quand on habite un désert médical ?
Le 8e arrondissement de Paris contient 112 spécialistes pour 10 000 habitants alors que la moyenne parisienne est de 24 et la moyenne française est de 8 (voir le billet « Des déserts médicaux en plein Paris« ). Il est donc nettement plus facile pour un parisien d’obtenir un second avis qu’une personne habitant un désert médical en province. Il est même probable que la majorité des spécialistes dans certaines pathologies rares/lourdes soient localisés dans une ou quelques grandes villes seulement. On peut aussi se demander si ce nouveau service serait utile si les médecins étaient mieux répartis sur le territoire. Et c’est cet argument que le CISS va utiliser pour justifier la participation de sa VP au conseil scientifique.

Pourquoi le CISS s’est embarqué dans cette galère ?
Si le CISS explique avec une bonne tenue pourquoi il soutient avec pragmatisme cette initiative (voir le communiqué ici), on ne peut s’empêcher de se demander la pertinence de la présence de sa VP dans le conseil scientifique. Le CISS est connu pour ses combats contre les dépassements d’honoraire, pour la répartition homogène des médecins, pour la défense des patients les plus démunis. Les voir au sein d’un Conseil scientifique d’une entreprise qui exploite un concept et des tarifs similaires à ceux du secteur 2 est difficilement compréhensible. Un coup de chapeau et un soutien bienveillant à l’initiative aurait semblé cohérent avec les positions habituelles du CISS. Avec une petite remontrance sur le prix quand même. Par contre,  donner sa caution morale jusqu’à y attacher le nom du collectif à l’ensemble du concept brouille les messages.

Le deuxième avis, une nécessité pour l’amélioration des soins
Avant de prendre des décisions importantes pour sa santé, du fait d’une maladie grave ou rare, n’importe quel patient devrait pouvoir bénéficier d’un deuxième avis. Dans certains cas, cette procédure devrait être systématique, non pas pour remettre en cause l’avis du premier praticien mais pour permettre au patient une décision éclairée. Car souvenez-vous, dans l’épisode 3 de la saison 6, certes le Docteur House a posté le bon diagnostic sans voir le patient. Mais le Docteur Foreman l’avait trouvé lui-aussi…

 

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Une réflexion sur “Deuxième avis : Quand Docteur House fait du diagnostic sur Internet

  1. marcgourmelon dit :

    Je trouve votre analyse très pertinente et factuelle.

    Je crois qu’il est temps qu’en France on arrête de « nier le réel » : la santé est aujourd’hui un moyen de gagner de l’argent. Croire le contraire c’est se bercer d’illusions.

    Il y a un point sur ce « dossier » qui m’interpelle et dont je ne vois pas beaucoup de commentaires : la répartition du coût et son modèle économique : 120 euros pour le médecin expert et 175 euros pour le système qui nous dit-on a besoin de 10000 consultations annuelles pour être à l’équilibre !!!! 1.75 millions d’euros pour être à l’équilibre ! Pour un site internet !!
    Qui gagne de l’argent alors dans ce système ?
    Les gestionnaires , sans nul doute

    Aimé par 2 people

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